lundi 26 juin
Prêt à fuser...
Cette histoire est vraie. Aussi vraie que les gens dedans. Je ne
plaisante pas. Je parlerai forcément de personnages vus par toi et moi dans tous
les médias, et par moi en exclusivité dans ma vie quotidienne. Ils existent.
J’en ai rencontré sur Internet. J’ai pris un café avec certains, couché avec
d’autres, avec ou sans suite, mais jamais sans amour, c’est dire qu’ils
existent. Par la force des choses ils seront dans ce blog. Il se trouve aussi
que je croise trois personnes au réveil. Tous les matins. Ils sont de ma
famille. Nous vivons ensemble. Et ma liberté de penser, le courage de vivre
envers et contre tout, mes trois repas par jour, ma carte orange, la chambre de
perpétuelle étudiante où je me verrouille gratuitement des semaines entières
sans que l’utilité de prendre l’air ne pénètre mon entendement, et l’eau chaude,
et le dentifrice familial, le savon familial, le lait corporel hydratant,
indispensable, et la connexion sans limite à Internet où je m’évade, d’où
j’aimerais m’évader – je suis cyberdépendante – je leur dois tout
ça. Ils seront dans mon blog. Je ne les manquerai pas, mais il y a des limites à
la sincérité. Je veux dire que, même si j’ai tout sacrifié pour écrire
correctement, c’est-à-dire pour vider tout mon sac, je ne suis pas encore
assez intrépide pour offenser ceux-là même qui m’aident à transformer ce suicide
social en investissement. Ce qui n’empêche
rien. Tu vas lire la première histoire vraie que j’aie jamais racontée. Tu vas
t’y laisser prendre en principe sans dégâts, comme je me suis laissé aspirer, de
l’intérieur. Simplement sache que par respect pour la vie privée des gens réels,
et pour t’épargner toi, et pour me protéger (je balaierai ces scrupules à la
noix dans mon prochain roman) je changerai les noms. Je permuterai les sexes
aussi, mais pas de façon systématique, pour que mon lecteur s’y perde en beauté
et que ni toi ni personne de ta génération, ni de ma génération, ni personne en
résumé, ne se sente mal. Visé. Attaqué. Je n’attaquerai jamais la première. Je
ne ferai pas de recherches, ni de plan. Je ne construirai pas d’intrigue, si tu
vois ce que je veux dire. Cette fois tout est là dans ma mémoire, prêt à
fuser.
lundi 03 juillet
Bienvenue à Futilityland
L’histoire commence à
Futilityland, qui signifie pays de l’impuissance. Philippe Darrout a inventé ce
mot mais moi, amplement plus balaise, j’ai inventé Philippe Darrout de la tête
aux pieds. C’est un Parisien de cinquante-sept ans, né en quarante-six. Il ne
sera jamais connu en dehors de son service – il est chef de service dans un hôpital
de la région parisienne – et c’est une bonne chose. C’est un américanophile
profond, souffrant pourtant d’une maladie intellectuelle qui l’empêche entre
autres insuffisances de dépasser le programme de cinquième en anglais. Il ne
porte pas de lunettes. Il est massif et mou. Ses bourrelets sont distribués de
manière à lui faire une silhouette carrée, ce qui l’encourage paradoxalement à
faire le beau dans les couloirs de l’hôpital. Il fait un mètre quatre vingt et
son crane frisé se dégarnit par le bas. Je ne l’aime pas. Personne ne l’aime.
Personne n’aime personne mais en l’occurrence, la vache. Dans le meilleur des
cas, on a besoin de lui. Mais on ne l’aime pas. Or bien que la nuance soit
claire, c’est exactement le type de nuance qu’il zappe avec entrain.
Sur son lit de mort il se
posera la question. Il se demandera si quelqu’un fut heureux, vraiment heureux
de subir sa présence, de le voir polluer la biomasse par le seul fait d’ouvrir
la bouche, de convoiter des trucs et de confisquer ces trucs sans questionner
le bien fondé de sa goinfrerie, de toujours associer jouissance et destruction,
d’ajouter sa laideur quotidienne à la laideur du monde. Mais au lieu de se
remettre en question, Philippe Darrout a inventé le mot Futilityland pour
désigner l’esprit de sa fille, d’où ce blog. Sa fille aînée s’appelle Emilie.
C’est un personnage merveilleux, une espèce d’ange dont le cœur est aussi gros,
l’intelligence aussi vaste et la sensibilité aussi profonde que la connerie de
son père. L’histoire que tu vas lire commence et finit dans sa tête. Dans la
tête d’Emilie.
lundi 10 juillet
Dans ma banlieue fleurie
Emilie Darrout était chef
d’agence dans une boîte d’intérim. Elle méditait du côté de chez moi au bord de
la Seine. Quatre ans après la plus grande tempête jamais suivie par Météo
France, le calme était revenu. Le rivage était reboisé, plein de saules
pleureurs et de souches d’arbres devenues décoratives. C’était le printemps qui
plus est dans l’une des plus gracieuses banlieues parisiennes, seize mille habitants
dont moi, dont près de onze mille deux-cents électeurs, dont pas moi, votaient
à droite. Emilie était châtain, pesait quarante-cinq kilos pour un mètre
soixante-six et s’habillait en noir. Elle avait vingt-huit ans. Elle était en
RTT. Elle se répétait une chose bien dans son style : que cet après-midi
était magnifique à gémir, mais qu’elle était trop incohérente et trop nulle
pour être à la hauteur. Etat d’âme classique, typiquement sentimental,
c’est-à-dire propre aux caractères secondaires émotifs et non actifs. Proustien
à mort. Elle croyait faire tache dans ce Pierre Bonnard (peintre français) fugace.
La couleur des feuilles, la texture du gazon et de l’eau, le vert, tout ce vert
pâle, clair et foncé, toutes ces petites fleurs blanches, toute cette nature
tranchait évidemment avec le gris caca de sa déprime. Elle s’en voulait bien
sûr. D’être elle. Syndrome bien connu d’un mal aussi rébarbatif que fréquent.
Elle habitait dans le
dixième arrondissement de Paris, ce qui me faisait envie. On n’est jamais
content. Elle caressait le rêve zarb de squatter chez moi pour chiper la beauté
de ma banlieue et se l’encoller sur la tronche, après s’être au préalable
réconciliée avec elle-même, ce qui était chose impossible. Se réconcilier avec
elle-même n’était pas difficile à mon sens, mais de son point de vue la
question n’était pas là. Peu importait. Elle avait trop de travail. Elle était
trop malheureuse. Elle était trop dépendante, accrochée comme une tique à des
machins futiles, trop cramponnée au système et trop lucide pour ne pas se
détester en conséquence. Et trop c’était trop. Trop de connards à traîner
derrière, trop de connasses à pousser devant, trop de débiles à côté, et trop
de chiffres et de mots, de stéréotypes, trop de pollution, de violence et de publicité,
trop d’images, de guerres, de morts, de naissances, de licenciements, trop de
conflits, de possibilités gâchées, et d’espoir épuisant, voire tuant. Trop de
choses à savoir. Trop de choses à oublier. Trop de retards. Trop d’amour. Trop de solitude. Sentiment trop ordinaire
d’être de trop. Relou. Otez toute chose, que j’y voie, disait Blaise Pascal.
Disait Paul Valéry, ai-je arrangé par-devers moi, mais j’ai préféré me taire
pour que l’idée d’en faire autant ou de raccourcir son introduction lui traverse
l’esprit. Ca n’a pas marché. Tout a été dit, a-t-elle continué, tu vois, mais
on ne pourra jamais assez dire à quel point c’est lassant.
Elle se sentait comme en
état de péché devant la perfection quasi musicale de cette saison charnière
tellement propice aux blocages anticycloniques. Il faisait si beau. Elle était
si minable, bon c’est pas possible. Je vais résumer. Emilie ne s’arrêtait jamais.
Ca gambergeait là-dedans. Je crois qu’en plus d’être banalement narcissique
elle portait le fardeau de la post-modernité. Elle s’est attardée par malheur
sur le fait qu’elle ne croyait pas en Dieu. Comme tous les babies cyniques de
sa génération. Elle n’était donc pas en état de péché puisque dans son univers
mental le péché n’existait pas. J’étais d’accord. En même temps elle savait à
quel point cette affirmation était gratuite. Scepticisme habituel de la Bac
plus quatre consciente du caractère parfaitement discutable de ses doutes.
C’était la spirale ordinaire. Dont la pertinence restait à voir. Pouhoufffh
ai-je prévenu. Pouce. Sauf qu’elle n’était plus en état de voir, a-t-elle
repris, ce qui restait à voir. A part le chien, qu’elle vit de ses yeux. Ca a
débuté comme ça. Exactement.
lundi 17 juillet
Le chien
Au bout de sa laisse, un
bâtard jaune et rouille crados la regardait méditer, ça faisait bien trois
minutes. Elle est restée sur lui. Le chien la regardait en toussant. Le
propriétaire de l’animal ne dépassait pas le mètre soixante quinze. Il était du
type maghrébin mais pas agressif. Pas séduisant non plus, contrairement à
certains vendeurs de shit, suivant les critères personnels d’Emilie. Un
maghrébin positivement sans intérêt. Elle voulait bien croire qu’il habitait la
commune, preuve que les immigrés de la troisième génération valaient quelque
chose pris individuellement, mais du même coup ils se fondaient dans la masse
des beaufs. C’est mon voisin et néanmoins camarade Fahid, ai-je coupé pour
l’empêcher de dire des conneries. Enfin bref, a-t-elle continué, le petit beur
restait en arrière et tirait fort sur la laisse. C’était con de sa part. Il
n’avait aucune chance de faire avancer le chien par torsion ou compression de
sa carotide. Le clebs allait reculer en déracinant la pelouse municipale oui,
et mourir par strangulation. Elle a voulu punir le propriétaire par un regard
de mépris – mépris intellectuel – mais son regard a ripé. Sur le regard du chien. Le chien s’étranglait,
comptait mourir la gueule ouverte, mais certainement pas sans avoir mangé
Emilie des yeux, par en dessous, d’un air maussade et vigilant. Dans ce regard
de chien, aucune intention de nuire. De la détermination. De la prudence. Comme
une fascination méticuleuse. Chargée d’un fluide. Il semblait pris d’une envie
cuisante de coucher avec elle. Le chien. Tu as bien lu. Ca commence bien. Oui.
Premièrement je cite Emilie Darrout dans le texte. Deuxièmement tu peux
t’arrêter quand tu veux.
Et donc. A la base elle
dégageait quelque chose. Elle le savait. Elle avait une aura que propagent
beaucoup de mélancoliques. Surtout les maigres. Je l’ai toujours dit : je
le répèterai tant que les compliments auront l’effet qu’ils ont sur son moral.
La nouveauté étant que, maintenant qu’elle touchait le fond et se préparait
(elle n’en finissait pas de se préparer, mais c’était le meilleur moyen
d’arriver en bon état quelque part) à remonter à la surface, son charme
neurasthénique opérait sur les animaux. C’était devenu un charme bestial. Un
charme instinctif disons. Comme un retour brutal au corps et à l’essentiel,
c’est-à-dire finalement au corps. Pour faire court elle avait l’impression de
commencer à avoir du chien. Le mot était lâché, et sans patauger plus longtemps dans le délire zoophilique, si
les animaux pressentent n’importe quel phénomène de grande envergure, que ce
soit éruption, tremblement de terre ou largage de bombe, alors ce chien
pressentait en la personne d’Emilie l’explosion d’une bombe sexuelle anorexique.
Elle a tourné son regard
vers l’Arabe pour reprendre contact avec l’humanité, mais c’est alors que le
chien, décidément plus captivant, a vomi. Le chien a vomi jaune, liquide et
grumeleux, ajoutant à la mixture des tas de brins d’herbe vomitives. Exprès.
Evidemment. Elle a fait demi-tour, sachant très bien qu’elle donnait
l’impression de fuir. Elle aurait voulu SE fuir elle-même, ce qui est
banal et rebattu, mais tellement vrai dans ce cas précis, et tellement sans
issue dans tous les cas. Elle a trotté un peu, puis elle a fait demi-tour avant
de changer de direction pour la troisième fois. Le Maghrébin la regardait d’un
air faussement neutre, mais qui était ce jeune homme crépu pour porter des
jugements, sans entrer dans les détails. Le chien pour sa part avait terminé de
vomir, il n’était plus le même. Il tractait son maître en faisant l’animal
et se comportait comme se comportent
les chiens. D’elle, il n’avait jamais rien eu à battre. J’ai fait genre je
pissais de rire.
lundi 24 juillet
Nous étions dans ma chambre...
Nous étions dans ma chambre
de perpétuelle étudiante. Elle couchée sur ma moquette, écrasant un camp de
réfugiés acariens, et moi sur mon lit superposé. Elle me racontait sa promenade
forcée comme je te la raconte. Je riais poliment. Je me sentais trop bien. J’ai
humé une odeur de transpiration et de
sperme sur mes doigts, et c’est dans cette position que je lui ai redit à quel
point sa déprime chronique la rendait belle. Elle a rougi. Elle était venue
pour ça, mais quand même. Pour les compliments. Mais quand même. Pour changer
de sujet, elle a voulu savoir une chose dont elle se tapait le coquillard, à
savoir l’heure exacte à laquelle Moulin-Rouge, alias Ludovic, avait quitté chez
moi. Une demi-heure avant son retour des berges, ai-je dit sur le même ton. Il
était quinze heures dix. Elle avait bien chronométré sa promenade. Et c’était
super sympa de sa part. D’avoir disparu trois quarts d’heure pour me laisser
seule avec l’imprévisible, l’incontrôlable, l’impondérable Ludovic, trouvé
trois jours plus tôt sur Irc. Aurais-je fait la même chose à sa
place ? Je ne pense pas.
Aurais-je du empêcher que
ce télescopage de rendez-vous se produise ? Certainement. Mais
comment ? Bonne question. Je manquais de recul. Je me sentais trop bien.
J’ai mis ces interrogations foireuses et quelques autres sur la table, et je
les ai retournées contre moi, par politesse, mais j’ai vu que je faisais tout
aussi bien de demander pardon aux murs sud, est, et nord : Emilie ne
m’écoutait plus. Elle planait. Non pas qu’elle avait avalé un truc, jamais de
la vie, mais disons qu’elle s’en foutait déjà. C’était dans sa nature. De se
foutre de tout. Elle combattait ce défaut avec d’excellents résultats dans son
agence d’intérim où elle dirigeait trois femelles impossibles. Mais avec moi
elle se laissait aller. Elle se permettait de dormir debout à trois heures de
l’après-midi, en hommage à notre passé commun de pucelles contemplatives. Et
pour cause. Je n’étais plus pucelle, mais j’étais restée contemplative, voire
inactive, voire ravagée par l’apathie, voire morte au monde et à moi-même
par vocation, je suis écrivain par vocation et ne me cherche pas ou je te pisse
à la raie, on est bien d’accord. Je lui ai taxé une clope et pour dire quelque
chose, j’ai précisé que j’étais contente. Ludovic était tout à fait mon genre.
Sans rire : une bonne surprise. J’ai remis la clope dans son paquet.
Emilie l’avait bien vu : un mètre quatre-vingt, soixante-huit kilos, brun
coupé court, ni bodybuildé, ni piercé ni tatoué. On avait copulé sans blocage
et quelques détails non sexuels, quelques automatismes convergents me portaient
à espérer qu’il reviendrait. Voilà ce que j’ai osé dire sur le chapitre et j’ai
ajouté Quand j’y pense j’ai faim d’avance. Je pensais surtout
enfariner ma frigide amie dans l’embarras le plus odieux pour qu’elle se
casse, mais c’est à ce moment précis que l’histoire a fait un bond
substantiel en avant. L’idée qui bougeait dans sa tête depuis la rencontre avec
le chien, l’idée fertile en rebondissements a franchi ses lèvres.
lundi 31 juillet
Rechute et bondissement
Et si ? A-t-elle fait.
J’ai levé les sourcils en attendant la suite, comme si je ne savais pas à quoi m’attendre. Je me sentais de mieux en mieux, c’était dingue. Elle a ri. Comme s’il y avait de quoi rire. Je connaissais cette fille depuis l’année d’Hypokhagne. Je l’avais guidée dans les enchevêtrements de ses émotions contradictoires et banales. Bref j’aimais bien son côté prévisible. Avant qu’elle ne se dégonfle, j’ai rallumé mon PC, contre un principe à moi, (ne pas faire power, et si j’ai fait power, ne pas cliquer sur Internet Explorer, et si j’ai cliqué par mésaventure, m’abstenir de tchatter, bordel de merde, trouver autre chose à foutre, traîner sur lemonde.fr ou sur bbc.co.uk, mais éviter le tchat, un peu de sérieux, pas de tchat today, today j’ai fait l’amour et dans faire l’amour il y a le mot Amour. Alors ne pas. Déconner. Par souci de bien faire.
Car moi je rêvais maintenant de quitter le monde virtuel pour entrer dans la vraie vie d’un mec et pour cela je devais, et bien je l’ai déjà dit, quitter le monde virtuel tout simplement, c’est-à-dire rayer le tchat de ma vie, sans quoi tout redevenait très compliqué. A vingt-huit ans j’étais prête. Je voulais bien sortir du bazar cybernétique par un autre sas que le sas où je m’étais coulée deux ans et demie plus tôt, c’est-à-dire ma foi par le cul. J’y vais très fort, mais bref – j’y reviendrai plus tard) après avoir tenu une demi-heure, j’ai enfreint une coutume personnelle déjà branlante, pour un prétexte foireux, dans un but méprisable et finalement non atteint. Je me suis connectée pour Emilie. Sans vouloir être pompeuse, je l’ai connectée au pire.
lundi 07 août
Eloge du dialogue en direct
Elle connaissait. Elle
tchattait la nuit et dans le genre tchatteuse de nuit ce n’était pas une
comique. Elle grillait en moyenne cinq heures quotidiennes sur un site où des
insomniaques, des mythomanes, des borderline et des informaticiens la comprenaient,
la déchiffraient, la réchauffaient, l'affectionnaient mieux qu’aucun membre de
sa famille proche. Elle ne pouvait plus vivre sans eux. Elle avait ses raisons.
Je croyais les connaître. A savoir que sur Internet, si vraiment tu le veux, tu
deviens quelqu’un d’autre, à moins de devenir celui que tu es mais c’est
exactement la même chose. Après une sale journée de boulot, tu t’inventes
l’épaisseur ou la finesse qui te manque dans la vie réelle et qui te fera
d’ailleurs toujours défaut, crois-moi sur parole, tu ne peux pas tout avoir,
c’est connu. Néanmoins grâce au clavier tu revêts temporairement la nervosité
ou le flegme, l’audace ou la retenue, les centimètres en plus, le strabisme en
moins, le truc, le détail ou l’assortiment intégral qui, parachuté aux pieds de
ton unité centrale, ferait de toi un sex-symbol assailli par des assaillants
réels et déchaînés, ce qui ne manquerait pas d’arriver, ceci est bien clair
entre nous, ce qui se produirait dès que les poules auraient des dents.
Capito ? Maintenant tu as l’âge de comprendre que la vie réelle t’offre
mieux que l’impossible, mieux que la perfection, mieux que le glamour
multifaces, mieux que l’attractivité automatique, tu le sais. En temps normal.
Même si les temps que nous vivons ont cessé d’être normaux. Même si par ton PC,
l’impossible est devenu temporairement possible, la perfection est devenue ton
patronyme à particule, et à présent tu éconduis des prétendants virtuels, tu
refuses des conversations privées, tu bloques des contacts msn, tu jettes des
e-mails incandescents sans les relire, et sur le tchat tu trouves les mots
justes, l’aspect physique, l’aspect vocal et la tyrannie du temps ne font plus
barrage et plus généralement les barrières qui ne sont pas des barrières
stylistiques s’effondrent. Ces particularités du tchat répondaient aux plus
vieux fantasmes d’Emilie. Ce qui l’avait rendue irrémédiablement accro.
Ce qui me fascinait. Pour
une raison qui tient à la nature plus directement sexuelle de mes fantasmes, je
ne mangeais pas de ce pain-là. Je me méfiais du tchat, en tant qu’écrivain,
comme je me méfie de la télévision, des sentiments amoureux et de tout ce qui,
en règle générale, rend bête. Alors quoi ? Alors sur Internet je
partageais des informations pertinentes, au sens linguistique du terme.
J’échangeais des photos. Je donnais des chiffres, divulguais ma taille exacte,
mon poids, mes mensurations, je prenais
des numéros de téléphone, je notais des prénoms, des adresses et des
itinéraires, et après quelques jours de conversation, je fixais des rencards.
Il m’arrivait de tchatter huit heures consécutives, il me fallait ma dose à moi
aussi, mais c’était moins pour le plaisir de provoquer des érections sans
visage que pour aller vite, c’est-à-dire caster le maximum de mectons à la fois
et programmer un défilé continu de teubs à domicile. Ne fais pas cette tête.
Regarde : on passe au billet suivant.
