25-30 ans

Dans la tête d'Emilie- Blog-fiction

lundi 01 janvier

Dans la tête d'Emilie...

J’ai cliqué sur Fermer la session. En vérité j’exécrais Msn, mais le tchat dans son ensemble, de toute façon, c’était de la merde. En amour comme en amitié rien ne valait la confrontation directe. Quinze minutes plus tard, j’étais postée à ma fenêtre, avec ma bière et mon joint. A méditer. En cette belle nuit de printemps. J’ai pris ma décision. Je n’étais pas conne. Du moins pas étanche aux critiques constructives. Emilie avait gagné. J’arrêtais le tchat. J’allais plonger en apnée dans l’écriture. Nuit et jour. J’avais plein de choses à dire, à fouiller, qui touchaient le nerf vital de la psyché universelle. Ma mission était d’appuyer là où ça faisait mal. D’ailleurs en roulant mon deuxième joint, je me suis mise à réfléchir à des trucs. A ce qui s’était passé dans la tête d’Emilie quand elle a vu le chien de Fahid.

Maintenant c’était clair, se taper l’animal était complètement en dehors de ses plans. Enfin je crois. Sans vouloir m’avancer. Elle était juste en train de prendre conscience d’une chose. Le chien se contrefichait de ce qui n’était pas dans son estomac, et ça lui a donné le regard d’un homme en rut. Il regardait Emilie sans la voir. Exactement comme un homme en rut. Et ça l’a bouleversée, la petite. L’homme en rut ne juge pas la femme, ne la compare pas aux autres femmes. Il la veut, dans l’instant, il ne voit qu’elle parce qu’elle est seule en face de lui – sinon c’est plus compliqué, on entre dans le cadre de la civilisation – et c’est à peine s’il la voit en fait, du moment qu’il distingue deux seins, deux fesses et un tour de taille inférieur à la moyenne des deux paires d’éléments sus-cités, il la veut. Souvent il s’en cache. Le con. La femme n’est pas moins couillonne. Elle refusera jusqu’au bout de s’avouer qu’elle n’attendait rien d’autre. Que de faire bander. Parce que le reconnaître, et agir en conséquence, accepter toutes les bonnes occasions, signifierait s’exclure à terme du marché, comme un mouchoir gorgé de morve ou plus justement comme un vieux sac à sperme. Elle ne dira donc jamais la seule chose qu’elle attend de son passage sur terre. Qu’on la désire et qu’on la mette. Que tous les hommes la désirent. Que tous les hommes la désirent tout le temps et que toutes les femmes s’arrachent la peau et se frappent la tête en réclamant de prendre sa place. Ainsi survit notre espèce. Son paradis sur terre ? Un priapisme collectif dirigé en faisceau sur sa très grande beauté. Et le romantisme alors ? Déviation cérébrale de l’instinct maternel. L’instinct maternel ? Truc artificiel, fait de civilisation instauré à coups de fouet par les premiers chefs mâles de la horde. Genre madame, tu as le pouvoir exorbitant de pondre, de torcher et de jouer avec le cœur du futur guerrier qui porte mon nom redoutable, qu’est-ce que tu veux de plus. Rien. Il était devenu interdit de demander plus et ne me parle pas de révolution sexuelle, tant que l’expression Toutes des salopes fera bondir les gamines, le pouvoir sera masculin. C’est un peu ce qu’Emilie découvrait sur son tchat privé je suppose. C’était le grand secret de Polichinelle. Qu’on divulguait, qu’on répétait partout, dont on faisait des blagues, pour mieux l’étouffer. Mais qui foutait les boules dès qu’on le regardait en face, en croisant le regard d’un chien par exemple. Et qu’Emilie refusait encore de voir, mais qu’elle commençait à voir quand même, comme beaucoup de filles d’Europe, d’Asie, d’Océanie et des Amériques, à force de se faire partouzer sur Internet. Moi j’avais compris tout ça, bien avant le premier modem de mes parents. Si bien que quand l’Internet est arrivé dans ma vie, j’ai appliqué. Sans perdre de temps. Des tchatteurs, je n’ai pris que ce qu’ils pouvaient humainement donner. C’est-à-dire le déchaînement provisoire de leurs pulsions viriles. Le temps que ces pulsions se fixent sur moi. Après quoi, bye, tant pis, et au suivant.

 Je m’en suis roulé un troisième. A peine chargé celui-là, c’était la fin du bout. Pour ce qui touchait les sentiments, c’était une autre chanson. C’était le catalogue entier de Blue Note, diffusé à plein tube sur le Mont Golgotha, les aigus lancinants de Miles Davis, les stridences râpeuses d’Eric Dolphy, tout Chet Baker en boucle. La civilisation ne m’avait pas épargnée. Comme toutes les filles je voulais qu’on m’aime, quelqu’un, de tout son cœur et de toute son âme. Posséder un garçon pour le restant de ma vie était un rêve inflexible. Peut-être parce que : la propriété c’était le droit d’arrêter les frais. Le repos de l’amazone. Le couronnement. La suprême illusion. Peut-être. En tout cas, si j’avais cru pouvoir fixer le cœur d’un type aux barreaux de mon lit superposé, je n’aurais pas hésité. Je me serais mariée par exemple. Mais je savais ce qu’il en était, et comme dit Anita Brookner, une fois que l’on sait une chose on ne peut plus jamais ne pas la savoir. Ils s’arrachent le cœur, ces salauds, pour prendre le large. C’était naturel. Tant de fois j’avais fait pareil et j’entendais récidiver autant de fois que nécessaire. Car la liberté de se barrer. N’a pas de prix. Tout ça me mettait les tripes à vif, je morflais en permanence, telle était ma punition, mais tout de même c’était excellent pour le boulot. La désespérance, pour écrire, c’est merveilleux. Le sentiment d’être aimé par quelqu’un qu’on aime, en revanche c’est très mauvais pour le boulot. Ca rend bête.

Je le dis bien fort. Mesdames votre faculté d’être comblées est proportionnelle à votre nullité artistique, ce qui n’est pas grave du tout. Mais malheur à vous, écrivaines amoureuses qui vous sentez payées en retour : vous avez votre consolation. Peut-être que c’était en voie de changer, peut-être que c’était une question de décennies, que les louloutes de demain seraient plus balaises que celles des deux millénaires passés. En attendant, les louloutes de today devaient faire un choix. Tutoyer Henry Miller, apostropher Rimbaud, bluffer Yourcenar, survoler le sujet, ou bien embellir la vie de Bernard Ducon, puis celle de Marcel le Beauf, puis celle de Yves Apatefairedécollétouléjour et ainsi de suite, jusqu’à ce que sonne l’heure de quitter le marché de la drague. Il fallait choisir. On va me dire que j’ai tort. Mais non. J’ai raison.

Je pars dans tous les sens. Excuse-moi. La question d’Emilie, était bien sûr la suivante : Et si ? Si moi, Estelle Renon j’arrêtais de baiser comme on prend des cafés ? Question pernicieuse mais bon. Il ne fallait pas chercher plus loin. Emilie voulait faire mon bonheur. Pourquoi ? Pour m’empêcher d’écrire. Dans l’espoir que l’Amour Heureux m’entraîne vers le bas, au niveau des poétesses ratées de son genre. La saloooope. Je me suis cramé les lèvres. J’ai toussé comme un âne. Je me suis dit Arrête le shit. Arrête les conneries. C’est bon là. C’était bon : demain j’écrirais douze heures d’affilée, montre en mains. Je me suis couchée. Mon roman n’avait guère progressé, mais c’était normal. Demain serait mieux. Je me suis couchée, complètement fracasse.

Posté par Miss_TICS à 08:15 - Etre femme - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

c'est malin, je cherchais seulement quoi écrire sur une carte de voeux et voilà ce que je trouve...

Posté par aran, samedi 06 janvier à 15:11

Poster un commentaire







Rétroliens

URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=139771&pid=3487723

Liens vers des weblogs qui référencent ce message :